L'attaque de la Société Générale.
La succursale de la Société Générale est située au cœur de Chantilly, à l'angle de la place de l'Hôpital et de la rue de Creil.
Nous sommes le lundi 25 mars 1912. Dix heures et demie viennent de sonner à l'horloge de l'Hospice Condé lorsqu'une automobile à carrosserie foncée contourne la place de l'Hôpital à petite allure et vient s'arrêter à proximité de la banque, devant le magasin de modiste de M. et Mme Rivierre.
L'automobile a à peine stoppé que quatre individus en descendent rapidement. Tous sont coiffés de casquettes et portent des lunettes d'automobilistes qui leur masquent la plus grande partie du visage.
Pendant que le chauffeur fait le guet, les bandits, revolver au poing, pénètrent dans l'agence et s'élancent vers la caisse.
A l'intérieur des bureaux se trouvent le caissier, M. Joseph Trinquier ; l'employé préposé aux titres, M. Raymond Legendre ; et l'aide-comptable, M. Henri Guilbert. Le directeur, M. Georges Masson, a quitté la succursale quelques minutes plus tôt pour se rendre à Creil. Quant à l'employé principal, M. Courbe, il est sorti des bureaux par la porte de derrière pour se rendre aux water-closets qui se trouvent dans la cour.
A l'entrée des malfaiteur, les employés se lèvent. C'est alors que les bandits font feu, tous en même temps. Le premier, le jeune Guilbert s'affaisse, touché par une balle à l'omoplate. Une seconde plus tard, c'est Joseph Trinquier qui tombe, raide mort. En s'écroulant, il recouvre le corps de M. Guibert, toujours au sol. Il ne reste que M. Legendre. Trois balles tirées à bout portant l'étendent près de ses camarades, mortellement blessé.
Quand M. Courbe, qui revient des water-closets, entend le bruit de la fusillade, il ouvre la porte brusquement pour voir ce qu'il se passe ; devant l'horrible spectacle qui se déroule sous ses yeux, il la referme aussitôt et prend la fuite par la porte de derrière.
Cette scène n'a duré que deux minutes, à peine, mais au moins quarante coups de feu ont été tirés.
Les bandits enjambent alors les comptoirs et emportent tout ce qui tombe sous leurs mains : les billets, les rouleaux d'or, les sacs d'écus, les numéraires, etc. Une fois en possession de leur butin, les quatre bandits ressortent tranquillement et reprennent place dans l'automobile.
Cependant, le bruit de la fusillade a alerté tout le quartier ; les gens sortent des maisons, des têtes apparaissent aux fenêtres...
Les bandits tirent alors vers tous ceux qu'ils aperçoivent. M. Masson, le directeur de l'agence, qui a aussi entendu les coups de feu, revient sur ses pas. Les malfaiteurs tirent trois fois sur lui, heureusement sans l'atteindre. Son épouse, Mme Masson, dont l'appartement est au-dessus de la succursale, ouvre une fenêtre et se penche. Deux coups de feu l'obligent à rentrer précipitamment. Une balle brise d'ailleurs la fenêtre.
Dans le même temps, sept ouvriers de l'entreprise de serrurerie Wacheux, située à quelques mètres de la Société Générale, sortent sur le trottoir. Les bandits braquent aussitôt leurs armes sur eux, ils n'ont que le temps de se sauver.
Enfin, doucement, l'automobile démarre. Les bandits continuent le feu : une balle vient briser la vitrine de M. Barrère, une autre vient blesser le pied de M. Sitterlin, son commis. Une autre balle vient taper dans la vitrine de M. Choquet, cordonnier et marchand de chaussures.
Lorsque M. Masson et son employé, M. Courbe, pénètrent dans l'agence, les trois employés gisent dans une mare de sang. Joseph Trinquier est mort ; Raymond Legendre agonise. Seul Henri Guilbert, protégé par le corps de son camarade, n'a pas perdu connaissance.
Accouru aussitôt, le docteur de La Croix de La Valette prodigue ses soins aux blessés alors que le cadavre de M. Trinquier est transporté dans le bureau de M. Masson. Mais cinq minutes plus tard, M. Legendre meurt à son tour.
La ville de Chantilly est en émoi et une foule considérable stationne maintenant sur la place devant la Société Générale. Bientôt le Parquet de Senlis arrive sur les lieux, suivi de près par M. Ségur, commissaire de la Sûreté générale, et de M. Carré, inspecteur de police mobile.
Les premiers résultats de l'enquête sont encore confus, mais on possède le signalement précis du chauffeur de l'auto. On pense pouvoir affirmer que les bandits de Chantilly sont les mêmes que ceux qui ont commis l'attentat de la rue Ordener : Carrouy, Garnier et Bonnot.
Qui sont les victimes ?
M. Henri Guilbert, âgé de 16 ans, a été blessé à l'omoplate. Pâle et défaillant, il a été conduit à Lamorlaye où il demeure chez sa mère.
Les obsèques.
Les obsèques des deux employés sont célébrées le jeudi 28 mars à 10 heures précises en l'église Notre-Dame de Chantilly.
Dès les premières heures de la matinée, les employés des Pompes Funèbres Générales de Paris procèdent à la décoration funèbre de l'immeuble de la Société générale. Bientôt toute la façade disparait sous de hautes draperies noires frangées d'argent sur lesquelles figurent les initiales T et L.
A l'extérieur, la place de l'Hôpital est noire de monde. Des photographes et un cinématographe sont installés en différents endroits de la ville pour prendre le cortège sur son passage.
A l'intérieur, on transforme le bureau en chapelle ardente.
Un train spécial venant de Paris amène le haut personnel de la Société Générale, des directeurs, des administrateurs et des garçons de recettes des autres établissements de crédit. Les garçons de recettes de la Société Générale sont en grande tenue.
A dix heures, il est procédé à la levée des corps.
Les cercueils sont placés sur des chars de première classe et le cortège s'organise. D'abord, la police locale de Chantilly ; puis les garçons de recettes, deux par deux, portant les nombreuses couronnes offertes en double. Violet et mauve pour M. Trinquier, blanc pour M. Legendre. Suivent le clergé, les deux chars funèbres remplis des couronnes et des gerbes de fleurs offertes par les familles des défunts, et, marchant de pair derrière chaque char, les familles des disparus. Suivent ensuite les officiels, et les nombreux cantiliens qui veulent assister aux obsèques.
Le cortège se dirige lentement vers l'église, respectueusement salué sur son passage par tous les habitants. La plupart des commerces sont fermés, les commerçants seront présents aux obsèques.
La cérémonie religieuse terminée, le cortège se reforme et se dirige vers le cimetière. Après les dernières prières, des discours sont prononcés par M. Vallon, maire de Chantilly, et par M. Dorizon, directeur de la Société Générale.
Puis la dépouille de M. Legendre est inhumée tandis que le cercueil de M. Trinquier est dirigé vers la gare afin de rejoindre Montpellier où il sera enterré.
Photos et illustrations : "Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France".

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